Taipei West Town : poésie du quotidien et usages ordinaires

Le magazine Taipei West Town présente le quotidien des quartiers historiques de la capitale. A l’aide de techniques de communication contemporaines, ses auteurs proposent un autre regard sur les modes de vie de l’ouest Taipei. Dans des sociétés constamment tournées vers l’avenir ou en recherche d’authenticité, il est bon de prendre un peu de temps pour apprendre à apprécier la vie de tous les jours.

Taipei West Town : transmission culturelle et mémoire de la ville

ChengTao Lee (李政道) est le fondateur de Taipei West Town. Nous l’avons rencontré dès notre arrivée à Taïwan. C’était il y a plus d’un an. A l’époque son bureau se trouvait à l’étage de Steep Stairs, un café du district de Datong qu’il connaît comme sa poche. Le bâtiment du café date de l’ère japonaise. Il est voué à disparaître pour être remplacé par une tour de logements modernes. Cette forme de mutation urbaine n’est pas un cas isolé. Mais si ces évolutions ont une influence sur l’architecture du quartier, qu’en est-il de l’impact sur les modes de vie et des possibilités d’usages de la ville ?

 

Taipei West Town se présente comme un magazine online mettant en avant la culture locale. Des sélections de lieux à découvrir ou à expérimenter y sont publiés de manière irrégulière. Le magazine s’intéresse aux goûts, lieux ou mémoires qui se cachent dans l’ouest de Taipei.

De la bouche de ChengTao, la démarche s’apparente aussi à un archivage et un enregistrement de l’instant présent afin de transmettre la richesse culturelle des lieux aux générations actuelles et futures. Pour lui, la mémoire se préserve au présent. Les anciennes pratiques, modes passées, recettes et habitudes constituent une importante part de la culture locale. Mais selon lui, il faut dépasser l’unique aspect matérialiste. La conservation d’objets, d’éléments de designs et de bâtiments prend tout son sens avec la transmission de la mémoire de leur usage initial.

Taipei West Town est selon nous autant un nom qu’une démarche poétique. Le magazine souhaite raconter des histoires ordinaires qui se passent dans ces différents districts. Les auteurs proposent un regard sincère sur la vie de tous les jours à Taipei. Le lecteur ne s’émerveille pas uniquement de l’architecture de la capitale mais aussi de sa richesse culturelle.

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L’ouest de Taipei : histoire et culture des plus anciens quartiers de la capitale

Le magazine s’intéresse aux districts allant de Dalongdong au nord, jusqu’à Wanhua au sud. Le fleuve marque les limites de l’ouest tandis que les districts de Shuanglian et Zhongshan marquent les limites à l’est. Vous vous demanderez surement pourquoi spécialement parler de l’ouest de Taipei. La première raison est historique. La ville de Taipei a commencé son développement par l’ouest, à proximité du fleuve Tamsui. Le développement s’est ensuite étendu vers l’est et au delà des cours d’eau. Ces derniers ont progressivement perdus de leur importance durant le développement de la ville.

Le périmètre couvert par le magazine comprend des espaces aux visages et ambiances très variés. Cette diversité est une importante spécificité de la capitale Taïwanaise. Wanhua est par exemple un quartier très ancien, quelque peu éloigné des lignes de métro par rapport au reste de la ville-centre. Ce quartier a conservé une ambiance très populaire. Dans une certaine mesure, les quartiers de Daqiaotou et Dadaocheng présentent des profils similaires. Ils ont eux aussi longtemps accueilli des migrations de travailleurs espérant décrocher des emplois à la journée. A Daqiaotou, le renouvellement urbain a su préserver une partie du bâti ancien. La rue Dihua Street est un axe commercial construit sous l’ère japonaise qui traverse le quartier du nord au sud. Ses façades superbes et son mélange de boutiques traditionnelles ou à la pointe du design lui valent un fort intérêt. Cependant, ce mode de renouvellement urbain n’est pas la norme à Taipei. Le quartier de Dadaocheng voit ses anciennes bâtisses en briques rouges disparaître pour être remplacées par des projets immobiliers.

Ximending et Beimen ont des ambiances beaucoup plus électriques et franchisées. Ils sont marqués par la présence de grandes enseignes internationales et une fréquentation plus importante des jeunes. Le quartier de Ximending accueille un lieu atypique : le Red House. Cet ancien bâtiment japonais accueille de nombreux bars et il est aujourd’hui reconnu pour sa culture LGBT.

Enfin, les quartiers de Shuanglian et Zhongshan à l’est sont selon nous des quartiers à connaître surtout de nuit. La plupart des établissements vous accueilleront en japonais, et vous n’y croiserait d’ailleurs qu’une clientèle plus ou moins sobre parlant la même langue.

L’usage de techniques de communication moderne pour parler de choses simples : objectif jeunes

Il existe autant de façon de vivre dans une ville que de personnes qui y passent. Taïwanais ou étranger, riche ou pauvre, jeune ou vieux, chacun se façonne son propre regard et développe ses propres pratiques. Il peut donc être difficile de parler de modes de vie locaux et d’intéresser des lecteurs aux profils variés. Selon Taipei West Town, il existe cependant un connecteur efficace : la gastronomie.

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ChengTao a toujours été émerveillé par les différents restaurants de Dadaocheng. Nombre d’entre eux sont liés à la culture ouvrière du quartier. C’est ce qui explique en partie le contenu des bols riches en viande de tous genres. Esthétiquement, les restaurants sont loin des standards de la mode et du design contemporain. Le bordel ambiant du quartier est à la fois visuel, olfactif et temporel. S’y perdre peut être l’occasion d’un sacré émerveillement. L’œil habitué saura au contraire reconnaître les restaurants à la fois bon marché et servant une nourriture surprenante. Manger un bol de riz au porc braisé (滷肉飯) accompagné ou non d’une bière par un matin ensoleillé est une expérience unique en son genre. Pour les animaux nocturnes, le night market du même quartier vous servira d’autres plats ouvriers traditionnels.

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Vous serez peut-être aussi frappé par la moyenne d’âge très élevée des clients. C’est ce qui l’a en partie motivé a utiliser des codes de communications modernes pour mettre en avant les restaurants et leurs plats. Ancien directeur de création dans une agence de communication, il maîtrise les codes de la publicité. Il a d’ailleurs réalisé une publicité sur le riz au porc braisé (滷肉飯). Il voit ça comme un appât pour intéresser les jeunes. En mettant en scène de manière contemporaine certains plats ou habitudes gastronomiques, il souhaite révéler leur importance culturelle. De plus, la publicité est aussi disponible en japonais. En ciblant aussi des touristes internationaux, il espère rappeler aux jeunes taïwanais la qualité et l’attrait des habitudes locales.

ChengTao rappelle souvent que son but n’est pas d’imposer son aide aux restaurateurs ou aux habitants. S’il concède que ces derniers ont leur part de responsabilité dans la difficulté à accueillir des jeunes dans le quartier, il ne souhaite forcer personne à modifier ses traditions ou habitudes. Les restaurateurs sont pour lui d’importants city makers. Comprenons que les patrons de boutiques, restaurants et autres contribuent largement à la vitalité locale. Il veut simplement transmettre ce qu’il peut des traditions locales. Selon lui, nos sociétés se tournent parfois trop vers le superficiel, le beau ou le neuf. Il trouve nécessaire de réapprendre à tomber amoureux des lieux, des traditions et des usages quotidiens pour ce qu’ils ont à apporter culturellement.

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Dans ce but, la démarche de Taipei West Town comprend aussi des aspects de recherche-action. Il ne s’agit pas uniquement de vivre dans un passé fantasmé, mais de comprendre les coutumes locales afin d’envisager leur adaptation à la société contemporaine. Difficile de convaincre un jeune d’ouvrir un restaurant à l’ancienne quand on s’intéresse au mode de vie des gérants : réveil avant 6 heures, ouverture à 7, fin de journée parfois très tardive avec pourtant des revenus très bas et peu de temps libre. Plusieurs événements ont été organisés par Taipei West Town pour parler de ces questions. Cela a pris plusieurs formes comme des workshops, discussions, ou des moments de convivialités sous forme d’un Pop-up Bar.

Comprendre un lieu par ses usages : invitation nocturne à Zhongshan

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Taipei West Town aborde une grande variété de sujets. Le magazine a par exemple mis en ligne une vidéo présentant le quartier de Zhongshan. Une chanson et un clip vous permettent de vivre une nuit dans la peau d’un employé de bureau japonais.

Ce quartier est surtout connu pour ses restaurants de brochettes et ses bars de nuit. Le quartier a parfois une mauvaise image entre lieu de débauche et soupçons de prostitution. Mais alors pourquoi mettre en scène un tel morceau de ville ? Le ton de la chanson est d’ailleurs plutôt mélancolique. Selon ChengTao, ce quartier est une part importante et à part entière de ce qui fait l’identité de la capitale.

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Dans une société parfois stressante où les temps de travail ne raccourcissent jamais, ce quartier est un exutoire pour des salarymens épuisés. Le temps d’une soirée, ces derniers viennent oublier les contraintes de la vie. Après une tournée des bars, allant du lieu traditionnel, au bar de potes puis au club, la fin de la chanson laisse la réalité reprendre ses droits. Chacun est ainsi libre de porter son propre jugement.

Ajoutons à cela que la chanson propose un autre regard sur les activités de Zhongshan. Elle permet de briser certaines idées reçues en proposant d’y vivre une nuit ordinaire. Tous les jours, des schémas identiques s’y reproduisent sans que cela bouleverse le quotidien des autres habitants de Taipei. La nuit du salarymen, n’est finalement qu’une anecdote parmi d’autres. Elle n’est qu’une histoire parmi les milliers que comptent la ville chaque jour. Et la chanson nous laisse avec une question. Le quartier n’apporte-il pas une certaine forme de stabilité dans certaines vies ?

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Les articles qui l’accompagnent mettent en avant des personnalités méconnues. Les nombreuses femmes qui travaillent dans ces bars ont des rôles et statuts insoupçonnés. Certaines y travaillent depuis de longues années et ne sont pas toutes jeunes. Ce n’est pas toujours le charme des dames que certains hommes viennent chercher ici. Elles sont parfois d’importantes confidentes. Certaines peuvent aussi jouer d’importants rôles dans des échanges commerciaux de par leur réseau, leurs connaissances des secrets et leur capacité à délier les langues. Entre amies et conseillères, certaines d’entre-elles sont apparemment très reconnues et respectées.

Un magazine éphémère

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Taipei West Town a été lancé par un passionné des multiples facettes de la capitale. Ce magazine est une façon de transmettre des aspects de la ville qui risquent de disparaître. Difficile d’entrevoir une logique économique dans un tel projet. Impossible aussi de savoir combien de temps le magazine va durer. Cependant, c’est selon nous ce qui contribue à la beauté de la démarche. Peut-être que dans plusieurs années, des curieux chercheront à se souvenir de l’ouest de Taipei entre 2010 et 2020. Ils pourront alors se plonger avec nostalgie dans notre présent banal et ordinaire qui sera peut-être devenu poétique et branché.

En attendant le futur, consultez les articles, photos et vidéos de Taipei West Town qui s’apprécient au quotidien… tout comme ce dont ils parlent.

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